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B. le Bovier de Fontenelle

De l’origine des fables

B. le Bovier de Fontenelle, De l'origine des fables
URL: http://www.eliohs.unifi.it/testi/700/fontenelle/fables.htm
Html edition for Eliohs by Guido Abbattista (Mars 1998)

[Biographical Note]

On nous a si fort accoutumés pendant notre enfance aux Fables des Grecs, que quand nous sommes en état de raisonner, nous ne nous avisons plus de les trouver aussi étonnantes qu’elles le sont. Mais si l’on vient à se défaire les yeux de l'habitude, il ne se peut qu’on ne soit épouvanté de voir toute l’ancienne Histoire d’un Peuple, qui n'est qu'un amas de chimères, de rêveries et d’absurdités. Seroit-il possible qu’on eût donné tout cela pour vrai ? À quel dessein nous l’auroit-on donné pour faux ? Quel auroit été cet amour des hommes pour des faussetés manifestes et ridicules, et pourquoi ne dureroit-il plus ? Car les Fables des Grecs n’étoient pas comme nos Romans qu’on nous donne pour ce qu’ils sont, et non pas pour des Histoires; il n’y a point d’autres Histoires anciennes que les Fables. Éclaircissons, s’il se peut, cette matière; étudions l’esprit humain dans l’une de ses plus étranges productions: c’est-là bien souvent qu’il se donne le mieux à connoître.

Dans les premiers siècles du monde, et chez les Nations qui n’avoient point entendu parler des traditions de la famille de Seth, ou qui ne les conservèrent pas, L'ignorance et la barbarie durent être à un excès que nous ne sommes presque plu s en état de nous représenter. Figurons nous les Cafres, les Lappons ou les Iroquois; et même prenons garde que ces Peuples étant déjà anciens, ils ont dû parvenir à quelque degré de connoissance et politesse que les premiers hommes n’avoient pas.

À mesure que l’on est plus ignorant, et que l’on a moins d’expérience, on voit plus de prodiges. Les premiers hommes en virent donc beaucoup; et comme naturellement les pères content à leurs enfans ce qu’ils ont vu et ce qu’ils ont fait, ce ne furent que prodiges dans les récits de ces temps-là.

Quand nous racontons quelque chose de surprenant, notre imagination s’échauffe sur un objet, et se porte d’elle-même à l’agrandir et à y ajouter ce qui y manqueroit pour le rendre tout-à-fait merveilleux, comme si elle avoit regret de laisser une belle chose imparfaite. De plus, on est flatté des sentimens de surprise et d’admiration que l’on cause à ses auditeurs, et on est bien aise de les augmenter encore, parce qu’il semble qu’il en revient je ne sais quoi à notre vanité. Ces deux raisons jointes ensemble, sont que tel homme qui n’a point dessein de mentir en commençant un récit un peu extraordinaire, pourra néanmoins se surprendre lui-même en mensonge, s’il y prend bien garde; et de-là vient que l’on a besoin d’une espèce d’effort, et d’une attention particulière pour ne dire exactement que la vérité. Que sera-ce après cela de ceux qui naturellement aiment à inventer et à imposer aux autres ?

Les récits que les premiers hommes firent à leurs enfans, étant donc souvent faux en eux-mêmes parce qu’ils étoient faits par des gens sujets à voir bien des choses qui n’étoient pas, et par dessus cela ayant été exagéré, ou de bonne foi, selon que nous venons de l’expliquer, ou de mauvaise foi, il est clair que les voilà déjà bien gâtés dès leur source. Mais assurément ce sera encore bien pis quand ils passeront de bouche en bouche; chacun en ôtera quelque petit trait de vrai, et y en mettra quelqu’un de faux, et principalement du faux merveilleux qui est le plus agréable; et peut-être qu’après un siècle ou deux, non-seulement il n’y restera rien du peu de vrai qui y étoit d’abord, mais même il m’y restera guère de chose du premier faux.

Croira-t-on ce que je vais dire ? Il y a eu de la Philosophie même dans ces siècles grossiers, et elle a beaucoup servi à la naissance des Fables. Les hommes qui ont un peu plus de génie que les autres, sont naturellement portés à rechercher la cause de ce qu’ils voient. D’où peut venir cette rivière qui coule toujours, a dû dire un contemplatif de ces siècles-là ? étrange sorte de Philosophe, mais qui auroit peut-être été un Descartes dans ce siècle-ci. Après une longue méditation, il a trouvé fort heureusement qu’il y avoit quelqu'un qui avoit soin de verser toujours cette eau de dedans une cruche. Mais qui lui fournissoit toujours cette eau ? Le contemplatif n’alloit pas si loin.

Il faut prendre garde que ces idées, qui peuvent être appellées les systêmes de ces temps-là, étoient toujours copiées d’après les choses les plus connues. On avoit vu souvent verser de l’eau de dedans une cruche: on imaginoit donc fort bien comment un Dieu versoit celle d’une rivière; et par la facilité même qu’on avoit à l’imaginer, on étoit tout-à-fait porté à le croire. Ainsi, pour rendre raison des tonnerres et des foudres, on se représentoit volontiers un Dieu de figure humaine lançant sur nous de flèches de feu; idée manifestement prise sur des objets très-familiers .

Cette Philosophie des premiers siècles rouloit sur un principe si naturel, qu’encore aujourd'hui notre Philosophie n’en a point d’autre; c’est-à-dire, que nous expliquons les choses inconnues de la nature par celles que nous avons devant les yeux, et que nous transportons à la physique les idées que l’expérience nous fournit. Nous avons découvert par l’usage, et non pas deviné, ce que peuvent les poids, les ressorts, les leviers: nous ne faisons agir la Nature que par des leviers, des poids et des ressorts. Ces pauvres Sauvages qui ont les premiers habité le monde, ou ne connoissoient point ces choses-là, ou n’y avoient fait aucune attention. Ils n’expliquoient donc les effets de la Nature que par des choses plus grossières et plus palpables qu’ils connoissoient. Qu’avons-nous fait les uns et les autres ? Nous nous sommes toujours représenté l’inconnu sous la figure de ce qui nous étoit connu; mais heureusement il y a tous les sujets du monde de croire que l’inconnu ne peut pas ne point ressembler à ce qui nous est connu présentement.

De cette Philosophie grossière qui règna nécessairement dans les premiers siècles, sont nés les Dieux et les Déesses. Il est assez curieux de voir comment l’imagination humaine a enfanté les fausses Divinités. Les hommes voyoient bien des choses qu’ils n’eussent pas pu faire; lancer les foudres, exciter les vents, agiter les flots de la mer, tout cela étoit beaucoup au-dessus de leur pouvoir. Ils imaginèrent des êtres plus puissans qu’eux, et capables de produire ces grands effets. Il falloit bien que ces êtres-là fussent faits comme des hommes; quelle autre figure eussent-ils pu avoir ? Du moment qu’ils sont de figure humaine l’imagination leur attribue naturellement tout ce qui est humain; les voilà hommes en toutes manières, à cela près qu’ils sont toujours un peu plus puissans que des hommes.

De-là vient une chose à laquelle on n’a peut-être pas encore fait de réflexion; c’est que dans toutes les Divinités que les Payens ont imaginées, ils y ont fait dominer l’idée du pouvoir, et n’ont eu presque aucun égard ni à la sagesse, ni à la justice, ni à tous les autres attributs qui suivent la nature divine. Rien ne prouve mieux que ces Divinités sont fort anciennes, et ne marque mieux le chemin que l’imagination a tenu en les formant. Les premiers hommes ne connoissoient point de plus belle qualité que la force du corps; la sagesse et la justice n’avoient pas seulement de nom dans les Langues anciennes, comme elles n’en ont pas encore aujourd’hui chez les Barbares de l’Amérique: d’ailleurs la première idée que les hommes prirent de quelque être supérieur, ils la prirent sur des effets extraordinaires, et nullement sur l’ordre réglé de l’Univers qu’ils n’étoient point capables de reconnoître ni d’admirer. Ainsi, ils imaginèrent les Dieux dans un temps où ils n’avoient rien de plus beau à leur donner que du pouvoir, et non sur ce qui en portoit de sagesse. Il n’est donc pas surprenant qu’ils aient imaginé plusieurs Dieux, souvent opposés les uns aux autres, cruels, bizarres, injustes, ignorans; tout cela n’est point directement contraire à l’idée de force et de pouvoir qui est la seule qu’ils eussent prise. Il falloit bien que ces Dieux se sentissent et du temps où ils avoient été faits, et des occasions qui les avoient fait faire. Et même, quelle misérable espèce de pouvoir leur donnoit-on ? Mars, le Dieu de la guerre, est blessé dans un combat par un mortel: cela déroge beaucoup à sa dignité; mais en se retirant, il fait un cri tel que dix mille hommes ensemble l’auroient pu faire: c’est par ce vigoureux cri que Mars l’emporte en force sur Diomède; et en voilà assez, selon le judicieux Homère, pour sauver l’honneur du Dieu. De la manière dont l’imagination est faite, elle se contente de peu de chose, et elle reconnoîtra toujours pour une Divinité ce qui aura un peu plus de pouvoir qu’un homme.

Ciceron a dit quelque part, qu’il auroit mieux aimé qu’Homère eût transporté les qualités des Dieux aux hommes, que de transporter comme il a fait les qualités des hommes aux Dieux. Mais Ciceron en demandoit trop; ce qu’il appelloit en son temps les qualités des Dieux, n’étoit nullement connu du temps d’Homère. Les Payens ont toujours copiés leurs Divinités d’après eux-mêmes: ainsi, à mesure que les hommes sont devenus plus parfaits, les Dieux le sont devenus aussi davantage. Les premiers hommes sont fort brutaux, et ils donnent tout à la force: les Dieux seront presque aussi brutaux, et seulement un peu plus puissans; voilà les Dieux du temps d’Homère Les hommes commencent à avoir des idées de là sagesse et de la justice: les Dieux y gagnent, ils commencent à être sages et justes, et le sont toujours de plus en plus à proportion que ces idées se perfectionnent parmi les hommes: voilà les Dieux du temps de Ciceron, et ils valoient bien mieux que ceux du temps d Homere, parce que de bien meilleurs Philosophes y avoient mis la main.

Jusqu’ici les premiers hommes ont donné naissance aux Fables, sans qu’il y ait, pour ainsi dire, de leur faute. On est ignorant, et on voit par conséquent bien des prodiges: on exagère naturellement les choses surprenantes en les racontant, elles se chargent encore de diverses faussetés en passant par plusieurs bouches; il s’établit des espèces de systèmes de Philosophie fort grossiers et fort absurdes, mais il ne peut s’en établir d’autre. Nous allons voir maintenant que sur ces fondemens les hommes ont en quelque manière pris plaisir à se tromper eux-mêmes.

Ce que nous appelons la Philosophie des premiers siècles, se trouva tout-à-fait propre à s’allier avec l’histoire des faits. Un jeune Homme est tombé dans une rivière, et on ne sauroit retrouver son corps Qu’est-il devenu ? La Philosophie du temps enseigné qu il y a dans cette rivière des jeunes filles qui la gouvernent: les jeunes filles ont enlevé le jeune homme cela est fort naturel; on n’a pas besoin de preuves pour le croire. Un homme, dont on ne connoît point la naissance, a quelque talent extraordinaire; il y a des Dieux faits à-peu-près comme des Hommes: on n’examine pas davantage qui sont ses parents; il est fils de quelqu’un de ces Dieux-là. Que l’on considère avec attention la plus grande partie des Fables. on trouvera qu’elles ne sont qu’un mêlange des faits avec la Philosophie du temps, qui expliquoit fort commodément ce que les faits avoient de merveilleux, et qui se lioit avec eux très-naturellement. Ce n’étoient que Dieux et Déesses qui nous ressembloient tout-à-fait, et qui étoient fort bien assortis sur la scène avec les hommes.

Comme les histoires de faits véritables mêlées de ces fausses imaginations eurent beaucoup de cours, on commença à en forger sans aucun fonde ment; ou tout au moins on ne raconta plus les faits un peu remarquables, sans les revêtir des ornemens que l’on avoit reconnu qui étoient propres à plaire. Ces ornemens étoient faux, peut-être même que quelque fois on les donnoit pour tels; et cependant les histoires ne passoient pas pour être fabuleuses. Cela s’en tendra par une comparaison de notre Histoire moderne avec l’ancienne.

Dans le temps où l’on a eu le plus d’esprit, comme dans le siècle d’Auguste et dans celui-ci, on a aimé à raisonner sur les actions des hommes, à en pénétrer les motifs, et à connoître les caractères. Les Historiens de ces siècles-là se sont accommodés à ce goût; ils se sont bien gardés d’écrire les faits nûment et séchement; ils les ont accompagnés de motifs, et y ont mêlé les portraits de leurs personnages. Croyons nous que ces portraits et ces motifs soient exactement vrais ? y avons-nous la même foi qu’aux faits ? Non; nous savons fort bien que les Historiens les ont devinés comme ils ont pu, et qu’il est presque impossible qu’ils aient deviné tout-à-fait juste. Cependant nous ne trouvons point mauvais que les Historiens aient recherché cet embellissement qui ne sort point de la vraisemblance; et c’est à cause de cette vraisemblance que ce mêlange de faux que nous reconnoissons qui peut être dans nos histoires, ne nous les fait pas regarder comme des Fables.

De même, après que par les voix que nous avons dites, les anciens Peuples eurent pris le goût de ces histoires où il entroit des Dieux et des Déesses, et en général du merveilleux, on ne débita plus d’histoires qui n’en fussent ornées. On savoit que cela pouvoit n’être pas vrai; mais en ce temps-là il étoit vraisemblable, et c’en étoit assez pour conserver à ces Fables la qualité d’histoires.

Encore aujourd’hui les Arabes remplissent leurs histoires de prodiges et de miracles, le plus souvent ridicules et grotesques. Sans doute cela n’est pris chez eux que pour des ornemens auxquels on n’a garde d’être trompé, parce que c’est entr’eux une espèce de convention d’écrire ainsi. Mais quand ces sortes d’Histoires passent chez d’autres Peuples qui ont le goût de vouloir qu’on écrive les faits dans leur exacte vérité, ou elles sont crues au pied de la lettre, ou du moins on se persuade qu’elles ont été crues par ceux qui les ont publiées, et par ceux qui les ont reçues sans contradiction. Certainement le mal-entendu est considérable. Quand j’ai dit que le faux de ces histoires étoit reconnu pour ce qu’il étoit, j’ai entendu parler des gens un peu éclairés, car pour le Peuple, il est destiné à être la dupe de tout.

Non-seulement dans les premiers siècles on expliqua par une Philosophie chimérique ce qu’il y avoit de surprenant dans l’histoire des faits; mais ce qui appartenoit à la Philosophie, on l’expliqua par des histoires de faits imaginés à plaisir. On voyoit vers le Septentrion deux constellations nommées les deux Ourses, qui paroissoient toujours et ne se couchoient point comme les autres; on n’avoit garde de songer que c’est qu’elles étoient vers un pôle élevé à l’égard des spectateurs, on n’en savoit pas tant: on imagina que ces deux Ourses, l’une avoit été autrefois une Maîtresse, l’autre un fils de Jupiter; que ces deux personnes ayant été changées en constellations, la jalouse Junon avoit prié l’Océan de ne point souffrir qu’elles descendissent chez lui comme chez les autres, et s’y allassent reposer. Toutes les métamorphoses sont la Physique de ces premiers temps. Les mûres sont rouges, parce qu’elles sont teintes du sang d’un Amant et d’une Amante; la perdrix vole toujours terre à terre, parce que Dédale, qui fut changé en perdrix, se souvenoit du malheur de son fils qui avoit volé trop haut; et ainsi du reste. Je n’ai jamais oublié que l’on m’a dit dans mon enfance que le sureau avoit eu autrefois des raisins d’aussi bon goût que la vigne; mais que le traître Judas s’étant pendu à cet arbre, ses fruits étoient devenus aussi mauvais qu’ils le sont présentement. Cette Fable ne peut être née que depuis le Christianisme; et elle est précisément de la même espèce que ces anciennes métamorphoses qu’Ovide a ramassées, c’est-à-dire, que les hommes ont toujours de l’inclination pour ces sortes d’histoires. Elles ont le double agrément, et de frapper l’esprit par quelque trait merveilleux, et de satisfaire la curiosité par la raison apparente qu’elles rendent de quelque effet naturel et fort connu.

Outre tous ces principes particuliers de la naissance des Fables, il y en a eu deux autres plus généraux qui les ont extrêmement favorisées. Le premier est le droit que l’on a d’inventer des choses pareilles à celles qui sont reçues, ou de les pousser plus loin par des conséquences. Quelque événement extraordinaire aura fait croire q’un Dieu avoit été amoureux d’une femme; aussi-tôt toutes les histoires ne seront pleines que de Dieux amoureux. Vous croyez bien l’un, pourquoi ne croirez-vous pas l’autre ? Si les Dieux ont des enfans, ils les aiment, ils emploient toute leur puissance pour eux dans les occasions; et voilà une source inépuisable de prodiges qu’on ne pourra traiter d’absurdes.

Le second principe qui sert beaucoup à nos erreurs, est le respect aveugle de l’antiquité. Nos pères l’ont cru; prétendrions-nous être plus sages qu’eux ? Ces deux principes joints ensemble font des merveilles. L’un, sur le moindre fondement que la foiblesse de la nature humaine ait donné, étend une sottise à l’infini; l’autre, pour peu qu’elle soit établie, la conserve à jamais. L’un, parce que nous sommes déjà dans l’erreur, nous engage à y être encore de plus en plus; et l’autre nous défend de nous en tirer, parce que nous y avons été quelque temps.

Voilà, selon toutes les apparences, ce qui a poussé les Fables à ce haut degré d’absurdité où elles sont arrivées, et ce qui les y a maintenues: car ce que la Nature y a mis directement du sien, n’étoit ni tout-à-fait si ridicule, ni en si grande quantité; et les hommes ne sont point si foux, qu’ils eussent pu tout d’un coup enfanter de telles rêveries, y ajouter foi, et être un fort long temps à s’en désabuser, à moins qu’il ne s’y fût mêlé les deux choses que nous venons de dire.

Examinons les erreurs de ces siècles-ci, nous trouverons que les mêmes choses les ont établies, étendues et conservées. Il est vrai que nous sommes arrivés à aucune absurdité aussi considérable que les anciennes Fables des Grecs; mais c’est que nous ne sommes pas partis d’abord d’un point si absurde. Nous savons aussi bien qu’eux entendre et conserver nos erreurs: mais heureusement elles ne sont pas si grandes, parce que nous sommes éclairés des lumières de la vraie Religion, et, à ce que je crois, de quelques rayons de la vraie Philosophie.

On attribue ordinairement l’origine des Fables à l’imagination vive des Orientaux; pour moi, je l’attribue à l’ignorance des premiers hommes. Mettez un Peuple nouveau sous le pôle, ses premières histoires seront des Fables; et en effet les anciennes histoires du Septentrion n’en sont-elles pas toujours pleines ? Ce ne sont que Géans et Magiciens. Je ne dis pas qu’un soleil vif et ardent ne puisse encore donner aux esprits une dernière coction, qui perfectionne la disposition qu’ils ont à se repaître de Fables; mais tous les hommes ont pour cela des talens indépendans du soleil. Aussi, dans tout ce que je viens de dire, je n’ai supposé dans les hommes que ce qui est leur commun à tous, et ce qui doit avoir son effet sous les zones glaciales comme sous la torride.

Je montrerois peut-être bien, s’il le falloit, une conformité étonnante entre les Fables des Américains et celles des Grecs. Les Américains envoyoient les âmes de ceux qui avoient mal vécu dans de certains lacs bourbeux et désagréables, comme les Grecs les envoient sur les bords de leurs rivières de Styx et d’Acheron. Les Américains croyoient que la pluie venoit de ce qu’une jeune fille qui étoit dans les nues, jouant avec son petit frère, il lui cassoit sa cruche pleine d’eau: cela ne ressemble-t-il pas fort à ces Nymphes de fontaines, qui renversent l’eau de dedans des urnes ? Selon les traditions du Pérou, l’Ynca Manco Guyna Capac, fils du soleil, trouva moyen par son éloquence de retirer du fond des forêts les habitans du pays qui y vivoient à la manière des bêtes, et il les fit vivre sous des loix raisonnables. Orphée en fit autant pour les Grecs, et il étoit aussi fils du soleil: ce qui montre que les Grecs furent pendant un temps des Sauvages aussi bien que les Américains, et qu’ils furent tirés de la barbarie par les mêmes moyens; et que les imaginations de ces deux Peuples si éloignés se sont accordées à croire fils du soleil, ceux qui avoient des talens extraordinaires. Puisque les Grecs avec tout leur esprit, lorsqu’ils étoient encore un Peuple nouveau, ne pensèrent point plus raisonnablement que les Barbares de l’Amérique, qui étoient, selon toutes les apparences, un Peuple assez nouveau lorsqu’ils furent découverts par les Espagnols, il y a sujet de croire que les Américains seroient venus à la fin à penser aussi raisonnablement que les Grecs, si on leur en avoit laissé le loisir.

On trouve aussi chez les anciens Chinois la méthode qu’avoient les anciens Grecs, d’inventer des histoires pour rendre raison des choses naturelles. D’où vient le flux et le reflux de la mer ? Vous jugez bien qu’ils n’iront pas penser à la pression de la lune sur notre tourbillon. C’est qu’une Princesse eut cent enfans; cinquante habitèrent les rivages de la mer, et les cinquante autres les montagnes. De-là vinrent deux grands Peuples, qui ont souvent guerre ensemble. Quand ceux qui habitent les rivages ont l’avantage sur ceux de la montagne, et les poussent devant eux, c’est le flux; quand ils en sont repoussés, et qu’ils fuient des montagnes vers les rivages, c’est le reflux. Cette manière de philosopher ressemble assez à celle des métamorphoses d’Ovide; tant il est vrai que la même ignorance a produit à-peu-près les mêmes effets chez tous les Peuples.

C’est par cette raison qu’il n’y en a aucun dont l’Histoire ne commence par de Fables, hormis le Peuple élu, chez qui un soin particulier de la Providence a conservé la vérité. Avec quelle prodigieuse lenteur les hommes arrivent à quelque chose de raisonnable, quelque simple qu’il soit ! Conserver la mémoire des faits tels qu’ils ont été, ce n’est pas une grande merveille; cependant il se passera plusieurs siècles avant que l’on soit capable de le faire, et jusques-là les faits dont on gardera le souvenir ne seront que des visions et des rêveries. On auroit grand tort après cela d’être surpris que la Philosophie et la manière de raisonneraient été pendant un grand nombre de siècles très-grossières et très-imparfaites, et qu’encore aujourd’hui les progrès en soient si lents.

Chez la plupart des Peuples, les Fables se tournèrent en Religion; mais de plus, chez les Grecs, elles se tournèrent, pour ainsi dire, en agrément. Comme elles ne fournissent que des idées conformes au tour d’imagination le plus commun parmi les hommes, la Poésie et la Peinture s’en accommodèrent parfaitement bien, et l’on sait quelle passion les Grecs avoient pour ces beaux Arts. Des Divinités de toutes les espèces répandues par-tout, qui rendent tout vivant et animé, qui s’intéressent à tout, et, ce qui est plus important, des Divinités qui agissent souvent d’une manière surprenante, ne peuvent manquer de faire un effet agréable, soit dans des Poëmes, soit dans des tableaux, où il ne s’agit que de séduire l’imagination en lui présentant des objets qu’elle saisisse facilement, et qui en même temps la frappent. Le moyen que les Fables ne lui convinssent pas, puisque c’est d’elle qu’elles sont nées ? Quand la Poésie et la Peinture les ont mises en oeuvre pour en donner le spectacle à notre imagination, elles n’ont fait que lui rendre ses propres ouvrages.

Les erreurs une fois établies parmi les hommes, ont coutume de jeter des racines bien profondes, et de s’accrocher à différentes choses qui les soutiennent. La Religion et le bon sens nous ont désabusés des Fables des Grecs; mais elles se maintiennent encore parmi nous par le moyen de la Poésie et de la Peinture, auxquelles il semble qu’elles aient trouvé le secret de se rendre nécessaires. Quoique nous soyions incomparablement plus éclairés que ceux dont l’esprit grossier inventa de bonne foi les Fables si agréables pour eux; ils s’en repaissoient parce qu’ils y croyoient, et nous nous en repaissons avec autant de plaisir sans y croire: et rien ne prouve mieux que l’imagination et la raison n’ont guère de commerce ensemble, et que les choses dont la raison est pleinement détrompée, ne perdent rien de leurs agrémens à l’égard de l’imagination.

Nous n’avons fait entrer jusqu’à présent dans cette Histoire de l’origine des Fables, que ce qui pris du fond de la nature humaine, et en effet c’est ce qui y a dominé; mais il s’y est joint des choses étrangères, auxquelles nous ne devons pas refuser ici leur place. Par exemple, les Phéniciens et les Égyptiens étant des Peuples plus anciens que les Grecs, leurs Fables passèrent chez les Grecs, et grossirent dans ce passage, et même leurs histoires les plus vraies y devinrent des Fables. La Langue Phénicienne, et peut-être aussi l'Égyptienne, étoit toute pleine de mots équivoques; d’ailleurs les Grecs n’entendoient guère ni l’une ni l’autre, et voila une source merveilleuse de mépris. Deux Égyptiennes, dont le nom propre veut dire Colombes, sont venues s’habituer dans la forêt de Dodone pour y dire la bonne aventure; les Grecs entendent que ce sont deux vraies Colombes perchées sur des arbres qui prophétisent, et puis bientôt après ce sont les arbres qui prophétisent eux-mêmes. Un gouvernail de navire a un nom Phénicien qui veut dire aussi parlant; les Grecs, dans l’histoire du navire Argo, conçoivent qu’il y avoit un gouvernail qui parloit. Les Savans de ces derniers temps ont trouvé mille autres exemples, où l’on voit clairement que l’origine de plusieurs Fables consiste dans ce qu’on appelle vulgairement des qui proquo, et que les Grecs étoient fort sujets à en faire sur le Phénicien ou l’Egyptien. Pour moi je trouve que les Grecs qui avoient tant d’esprit et de curiosité, manquoient bien de l’un ou de l’autre de ne pas s’aviser d’apprendre parfaitement ces Langues-là, ou de les négliger. Ne savoient-ils pas bien que presque toute leurs Villes étoient des Colonies Égyptiennes ou des Phéniciennes, et que la plupart de leurs anciennes histoires venoient de ce Pays-là ? Les origines de leur Langue et les antiquités de leur Pays ne dépendoient-elles pas de ces deux Langues ? Mais c’étoient des Langues barbares, dures et désagréables. Plaisante délicatesse

Lorsque l’Art d’écrire fut inventé, il servit beaucoup à répandre des Fables, et à enrichir un Peuple de toutes les sottises d’un autre: mais on y gagna que l’incertitude de la tradition fut un peu fixée, que l’amas des Fables ne grossit plus tant, et qu’il demeura à-peu-près dans l’état où l’invention de l’écriture le trouva.

L’ignorance diminua peu-à-peu, et par conséquent on vit moins de prodiges, on fit moins de faux sytêmes de Philosophie, les histoires furent moins fabuleuses; car tout cela s’enchaîne. Jusques-là on n’avoit gardé le souvenir des choses passées que par une pure curiosité: mais on s’apperçut qu’il pouvoit être utile de le garder, soit pour conserver les choses dont les Nations se faisoient honneur, soit pour décider des différends qui pouvoient naître entre les Peuples, soit pour fournir des exemples de vertu; et je crois que cet usage a été le dernier auquel on ait pensé, quoique ce soit celui dont on fait le plus de bruit. Tout cela demandoit que l’histoire fût vraie: j’entends vraie par opposition aux histoires anciennes, qui n’étoient pleines que d’absurdités. On commença donc à écrire dans quelques Nations l’histoire d’une manière plus raisonnable, et qui avoit ordinairement de la vraisemblance.

Alors il ne paroît plus de nouvelles Fables; on se contente seulement de conserver les anciennes. Mais que ne peuvent point les esprits follement amoureux de l’Antiquité ? On va s’imaginer que sous ces Fables sont cachés les secrets de la Physique et de la Morale. Eût-il été possible que les Anciens eussent produit de telles rêveries sans y entendre quelque finesse ? Le nom des Anciens impose toujours: mais assurément ceux qui ont fait les Fables n’étoient pas gens à savoir de la Morale ou de la Physique, ni à trouver l’art de les déguiser sous des images empruntées.

Ne cherchons donc autre chose dans les Fables, que l’histoire des erreurs de l’esprit humain. Il en est moins capable, dès qu’il sait à quel point il l’est. Ce n’est pas une science de s’être rempli la tête de toute ces extravagances des Phéniciens et des Grecs; mais c’en est une de savoir ce qui a conduit les Phéniciens et les Grecs à ces extravagances. Tous les hommes se ressemblent si fort, qu’il n’y a point de Peuple dont les sottises ne nous doivent faire trembler.