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[Comte de Caylus, 1757] [*]

Réflexions sur les Historiens anciens en général, & sur Diodore de Sicile en particulier.

Comte de Caylus (attr.), Réflexions sur les Historiens anciens en général, & sur Diodore de Sicile en particulier
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[55] Si les Modernes ont quelque avantage réel au dessus des Anciens, c'est assurément par rapport au grand spectacle que leur présente l'Histoire. A mesure que les siècles s'avancent, la scène des évènemens humains s'étend & s'agrandit; les personnages & les faits se multiplient. Nous voyons derrière nous une plus longue suite, une plus grande variété d'exemples, que n'en ont vû nos devanciers; nous serons nous-mêmes en vûe à notre postérité; nous ferons partie de cette immense perspective, & nous décroîtrons toûjours aux yeux des spectateurs, jusqu'à ce que nous nous perdions enfin dans le lointain des siècles.

C'est à la faveur des historiens que nous apercevons les évènemens passés; & comme pour distinguer nettement & avec vérité les objets éloignés, le choix des verres n'est pas indifferent, M. le comte de Caylus, dans une courte Dissertation lûe à l'Académie [8 Juillet 1757], a fait voir combien il est important [56] à l'histoire de connoître le caractère de ceux qui nous l'ont transmise.

Il seroit à souhaiter, sans doute, que nous eussions entre les mains une chaîne suivie d'historiens, qui nous fît remonter depuis nos jours jusqu'aux temps les plus reculés; mais elle se trouve trop souvent interrompue: & lorsqu'on se promène, pour ainsi dire, dans cette longue étendue de siècles, on les voit tantôt s'éclairer, tantôt s'obscurcir, éprouver un sort pareil aux vicissitudes de notre vie & aux intempéries des saisons; on peut y remarquer les répétitions du jours & de la nuit, de la sérénité & des orages.

Les plus anciens historiens que le temps a respectés pour nous servir de modèles, ne sont pas exempts des préventions nationales. Ils n'ont pas toûjours rendu justice aux Nations auxquelles la leur a succédé; la superstition publique les a quelquefois ou aveuglés ou intimidés; ils n'ont pas toûjours vû ce qui étoit, ou n'ont pas osé montrer ce qu'ils voyoient. Les Grecs ont flatté la vanité de leurs compatriotes; & pour se ménager un accueil favorable, ils leur ont attribué les inventions des Égyptiens.

Ces défauts sont presque inséparables de l'humanité; d'ailleurs ces Grecs étoient des hommes sages, qui joignoient les lumières de l'esprit & du bon sens à l'étude exacte de la Nature. Semblables aux peintres qui posent l'objet qu'ils veulent représenter, s'ils vouloient écrire l'histoire d'une Nation étrangère, ils voyageoient pour en examiner les mours & les coûtumes, recueillir les traditions du pays, vérifier les monumens, connoître la nature du climat, & juger du caractère des habitans. Afin de s'assurer des notions géographiques, ils mesuroient eux-mêmes les distances, ils étudioient & observoient les terreins, persuadés que la précision du coup-d'oil peut seule produire la netteté & la vérité de la description. Ce n'étoit pas la faute de ces hommes si exacts, si la Physique étoit moins avancée, & si les hommes d'alors avoient des préjugés contraires à quelques-unes des loix de la Nature. Le monde a profité, sans doute, dans les détails qui se développent par l'expérience; mais il n'a [57] peut-être profité que de ce côté-là. Plus on remonte & plus on trouve de simplicité & de vérité dans les idées.

De ces réflexions sur les anciens Historiens en général, M. le comte de Caylus descend à l'examen abrégé du caractère de Diodore de Sicile. La préface de cet auteur présente, dans une élégante briéveté, un tableau de la plus grande manière de traiter l'histoire. Ce qu'il dit est complet en raison, en sagesse, en vraie philosophie. En faisant la peinture de l'histoire avec toute la pompe & la majesté qu'elle mérite, il donne la plus haute idée du bon goût, de ce goût du vrai établi du temps de Diodore, c'est-à-dire dans le siècle de Jules César & d'Auguste; siècle heureux, où l'on a vû briller ce que Rome a eu de plus célèbre en tout genre de Littérature.

Mais ce chef-d'ouvre, ce magnifique frontispice est fort supérieur en beauté à l'édifice qu'il annonce. On peut dire que l'esprit de Diodore étoit alors comme exalté par la lecture des historiens Grecs qui l'ont précédé. C'est à l'impression qu'il en avoit reçûe, & à l'heureuse chaleur dont il étoit pénétré pour le moment, qu'il doit, sans doute, les grandes & nobles idées dont il a fait usage. Dans son histoire même il prouve qu'il a toûjours été plus facile de tracer des sujets que de les exécuter. C'est en vain que l'esprit s'élève, le caractère particulier ne perd rien de ses droits. Combien de fois, dans sa narration, s'écarte-t-il des grandes idées qu'il a exposées dans sa préface? Dans l'explication des fables, il substitue ses propres pensées à celles des Nations dont il décrit la Mythologie. Il est vrai que ce qu'il dit paroît dicté par le bon sens; mais au lieu de dire ce qu'il pensoit, il devoit rendre compte de ce que pensoient les Égyptiens & les autres peuples dont il parle. D'ailleurs on peut encore exiger d'un historien qu'il soit philosophe, & qu'il trace dans le cours de son ouvrage les degrés de progrès & de décadence de l'esprit humain. Il est vrai que cette marche n'a pas toûjours été celle des auteurs Grecs; mais Diodore s'est encore moins occupé de cet objet que tous les autres. On ne reconnoît nullement chez lui ces idées originales des Égyptiens, que les Grecs ont imitées, suivies, [58] copiées & déguisées avec tant d'art & de vanité. En un mot, quoique Diodore ait voyagé lui- même, & qu'il ait sacrifié un grand nombre d'années aux recherches qu'il croyoit nécessaires pour la perfection de son ouvrage, on s'aperçoit aisément qu'il est d'un génie très-inférieur aux grands historiens de la Grèce. La lecture de son histoire est cependant utile & même nécessaire; il embrassoit toute la suite des siècles depuis l'origine du monde jusqu'à son temps; & dans ce qui reste de ses écrits, combien de faits qui ne se trouvent point ailleurs?

NOTES

* Parues dans Histoire de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, vol. XXVII, Paris, de l'Imprimérie Royale, 1761, pp. 55-58 [B]