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Marc Pierre de Voyer, comte d'Argenson(*)

Réflexions sur les historiens françois et sur les qualités nécessaires pour composer l'histoire

René-Louis de Voyer, marquis d'Argenson, Réflexions sur les historiens françois et sur les qualités nécessaires pour composer l'histoire,
in Mémoires de l’Académie des Inscriptions, t. XXVIII, 1761, pp. 627-646
URL: http://www.eliohs.unifi.it/testi/700/argenson/argenson.html
©Html edition for Cromohs by Guido Abbattista (June 1997).

[Lû le 14 Mars 1755] La France a d’illustres Écrivains presque en tous genre. Nous le disputons aux Anciens dans le genre dramatique, dans le lyrique & dans le didactique; nous avons des Philosophes profonds, & des Orateurs sublimes & touchans; nos ouvrages d’agrément ne le cèdent pas à ceux qu’a produits la Grèce; & ce n’est point flatter le siècle de Louis XIV, que de le comparer à celui d’Auguste. Mais nous avons fait jusqu’ici peu de progrès dans le genre historique.

Il nous reste un très-grand nombre de faiseurs de Mémoires mal digérés, de biographes diffus, de compilateurs qui ramassent plus de détails que d’anecdotes, qui surchargent leur narration de minuties & de dates indifférentes, & qui l’interrompent par des recherches peu curieuses ou déplacées. Chez les uns tout est enflure & déclamation; chez les autres tout est discussion & critique. Presque toûjours les échaffaudages offusquent & déparent le bâtiment, ou, pour mieux dire, ils sont confondus avec les matériaux de l’histoire. Ceux de nos historiens qui montrent de l’élévation & du génie, n’ont pas eu quelquefois assez de respect pour la vérité. S’ils racontent les évènemens dont ils sont contemporains, ils donnent dans la flatterie; s’ils écrivent librement, ils vont jusqu’à la licence.

Nous avons cependant quelques morceaux où l’on trouve tout à la fois la fidélité, le goût & le vrai ton de l’histoire; mais outre qu’ils sont en petit nombre, & très-courts, les auteurs [628] à qui nous en sommes redevables, se sont défié de leurs forces; ils ont craint de manquer d’haleine dans des ouvrages de plus longue étendue.

Pourquoi les Anciens ont-ils eu des Thucydides, des Xénophons, des Polibes & des Tacites ! Pourquoi ne pouvons-nous leur comparer que des St. Réal, des Vertots & des Sarrasins ! Nous ne devons point attribuer cette disette à la décadence de l’esprit humain. Il faut en chercher, si j’ose m’exprimer ainsi, quelque raison nationale, quelque cause qui soit particulière aux François.

La belle Littérature a fleuri sous Louis XIV, mais le succès dans le genre historique dépendoit de l’esprit françois & de notre gouvernement, tandis que cette dépendance influoit moins sur les autres genres. Les Lettres, lorsqu’on les cultivoit dans la Grèce ou qu’elles étoient florissantes à Rome, sous Auguste & sous ses successeurs, trouvoient des esprits autrement disposés que les nôtres; & de-là vient, sans doute, la supériorité que les Grecs & les Romains ont sur nous dans la manière d’écrire l’histoire. C’est ce que je me propose de prouver.

Quatre qualités principales sont nécessaires aux Historiens.

1° Une critique exacte & savante, fondée sur des recherches laborieuses, pour la collection des faits.

2° Une grande profondeur en morale & en politique.

3° Une imagination sage & fleurie, qui peigne les actions, qui déduise les causes, & qui présente les réflexions avec clarté & simplicité; quelquefois avec feu, mais toûjours avec goût & élégance.

4° Il faut de plus la constance dans le travail, un style égal & soûtenu, & une exactitude infatigable, qui ne montre jamais l’impatience d’avancer, ni de lassitude pendant le cours d’une longue carrière.

Qu’on sépare ces qualités, on trouvera des chefs-d’oeuvres parmi nous; des Critiques, des Moralistes, des Politiques, des Peintres & des Littérateurs laborieux, dont le produit nous surprend. Mais qu’on cherche ces qualités rassemblées, on manquera d’exemples à citer entre nos auteurs.

[629] Nous nous perfectionnons tous les jours dans le genre critique. Notre Nation, toute accusée qu’elle est de légèreté, s’en justifie par son application aux Sciences exactes. La Critique en fait partie, & c’est peut-être celle qui exige le plus de patience & de suite. La vérification des dates, la Chronologie, & la Géographie par les calculs astronomiques, rien n’échappe à nos gens de Lettres.

La peinture en prose & en vers nous approche des Homère, des Virgiles & des Miltons. Télémaque, les Fables de la Fontaine sont simples ou élevées quand il le faut, & comme la Nature même; le bon goût n’a rien à desirer dans ces excellens écrivains. Corneille disserte sur l’héroïsme & sur la politique en vers forts & ingénieux; Racine sur les passions, Despréaux sur les mœurs & sur son art; Rousseau a le pinceau de l’Albane: je ne parle pas de ceux qui vivent encore. Ces grands hommes eussent peut-être écrit l’histoire mieux que les Anciens, s’ils avoient réuni les parties qu’ils ont possédées séparément.

Nous ne manquons pas de moralistes, qui ont, pour ainsi dire, disséqué le coeur humain. Nous avons peu de Philosophes politiques; rarement l’esprit de suite, & presque jamais assez de talens réunis. Il falloit donc que les Anciens possédassent cette étendue de connoissance qui nous manque, puisqu’ils ont mieux réussi dans l’histoire.

Hérodote étoit voyageur: son histoire a été digne d’être dédiée aux neuf Muses, & d’être lûe à l’assemblée de la Grèce. Il lui étoit permis de disserter librement sur les Religions opposées, & nulle raison d’État ne contraignoit ses raisonnemens politiques. Comme il y avoit alors peu de monumens écrits, on prenoit pour bon tout ce qu’il disoit, & nous manquons de preuves pour le contredire.

Diodore de Sicile parloit, sous Jules César, des anciennes monarchies de l’Afrique, de l’Asie & de la Grèce. Plutarque étoit philosophe & historien; Xénophon homme de guerre, il pouvoit dire de lui-même sur son histoire, & quorum pars magna fui. Trogue Pompée, exercé dans tous les genres & [630] d’un esprit supérieur, pouvoit embrasser l’histoire de tous les siècles; Thucidide étoit homme de Lettres & homme public.

Tite-Live possédoit tous les talens, toute la force & la constance que demandoit une entreprise comme la sienne. Denys d’Halicarnasse n’a pas écrit avec autant de dignité que Tite-Live, mais c’est un écrivain d’un grand sens; il a de la pureté dans la diction, & une agréable simplicité dans ses récits. Polybe, dont nous avons beaucoup perdu, est comparable à tout ce que la Grèce a produit d’excellent dans le genre historique. Rien ne contribue plus que cet auteur à prouver qu’il faudroit avoir été acteur pour être bon historien. Il avoit voyagé, il étoit versé dans l’art militaire, il joignoit la pratique & l’expérience à la théorie & aux réflexions, il étoit capable du détail & porté au grand. Polybe est encore aujourd’hui le modèle le plus parfait pour les Gènéraux & pour les Ministres, pour la conduite des armées, & pour le maniement des affaires d’État.

Les Commentaires de César sont le journal d’un grand Capitaine, éloquent, brave & prudent. Salluste instruit par lui-même des deux évènemens dont il a fait le récit, les a traités en Orateur & en Philosophe.

Suéton parle des douze Césars avec toute la liberté qu’eût pu faire un Tribun du peuple, pendant la liberté républicaine. Tacite enfin, que j’aurois dû nommer le premier, est le plus grand & le plus profond politique qui sera jamais; il excelloit dans les Belles-Lettres & dans le Barreau; il s’étoit fait un style concis, qui plioit, pour ainsi dire, sous ses pensées. Il avoit été Consul; il écrivoit sous un Empereur vertueux, & qui se faisoit honneur de l’amitié de cet auteur. Il pouvoit parler avec liberté de la vertu & des vices, qui depuis lui ont exigé tant d’exagérations & de palliatifs.

Qu’avons-nous pour notre histoire? Beaucoup d’annalistes, peu d’historiens. Notre origine est encore moins connue que celle de Rome & de ses premiers Rois. Avant François Ier nous ne voyons qu’un temps d’ignorance & de grossièreté: le style de nos historiens est d’un mauvais françois, d’une [631] construction obscure. Au moins nous devoit-on la naïveté & la simplicité; mais nos pères avoient quelque légère connoissance des lettres Grecques & Romaines; ils affectoient ce qu’ils ignoroient le plus; & ce mélange de ténèbres & de clarté n’a fait qu’embrouiller leur langage.

Ils ont presque ignoré ce qui se passoit dans le monde hors de leur pays, & pendant leur temps; ils savoient encore moins ce qui les avoit précédés; tout leur mérite consistoit dans la bonne volonté qu’ils avoient d’écrire ce qu’on leur avoit raconté, des faits incertains & même fabuleux, entendus avec assez de bon sens, mais sans esprit philosophique. Avant la renaissance des Lettres nous étions plongés dans la fable, non par une histoire héroïque & ornée de graces, comme celle des Grecs, mais par des contes puériles.

Tous nos Historiens se ressentent de leur profession particulière; ils ne parlent qu’inspirés par une partialité personnelle, même dans les points les plus essentiels de l’histoire. Ce sont ordinairement des Ecclésiastiques, qui, seuls Lettrés de leur temps, montent, pour ainsi dire, dans la tribune pour haranguer en faveur des intérêts du Clergé; ils déclament contre tout ce qui leur nuit. Ce sont des Courtisans mécontens, des satyriques ou des flatteurs. Les meilleurs de nos faiseurs de Mémoires ont tourné en éloges personnels l’apologie de leurs fautes, sous le pretexte d’instruire leurs descendans.

Parlons de quelques-uns, sans prétendre leur assigner de rang. Je veux toûjours prouver que quelques-uns ont possédé les principales parties de l’historien, mais qu’aucun ne les a réunies, comme les Anciens.

[L’an 600 ou environ.] Grégoire de Tours, homme de qualité & fort pieux, écrit sans ordre & sans plan; son style est plein de fautes de Grammaire; il avoit prétendu écrire l’histoire Ecclésiastique de son temps, & ses digressions sur l’histoire prophane composent les trois quarts de son ouvrage. Il maltraite indiscrètement les personnages les plus respectables. Il parle de Chilpéric avec fureur; il le traite de nouveau Néron, & lui en attribue tous les vices.

[632] [900 ] Aymoin de Fleury a écrit avec facilité, mais il a mêlé notre histoire de fables ridicule.

[1300 ] Joinville accompagna St. Louis dans une de ses expéditions. Il a écrit d’un style noble & naturel; il étoit fort ignorant; c’est plustôt l’historien du Roi que du règne. Quelques louanges qu’il donne à son héros, il n’en remarque pas moins ce qu’il peut y avoir de répréhensible dans sa conduite.

[1324 ] Jean Froissard, Flamand, a écrit ce qui c’est passé dans le XIVe siècle en France, aux Pays-bas, en Angleterre et en Espagne. Il est plein de bon sens, de discernement & de goût. Son style est clair, & même d’un si bon françois pour le temps, qu’on l’a soupçonné d’avoir été retouché depuis l’invention de l’Imprimerie. Froissard n’étoit pas satyrique, au contraire, son écueil étoit l’amitié. Parce qu’il fut honoré de celle du roi Édouard d’Angleterre, & de la Reine, fille du comte de Hainaut, par respect & par reconnoissance, il ne peut jamais rien dire de désavantageux des Anglois. Un historien est un juge, dit Baillet, il devroit immoler ses propres enfans à la vérité, comme Brutus à la patrie. Froissard s’informoit curieusement par lui-même de tout ce qu’il avoit à écrire; avide & prodigue de ces acquisitions, il n’en a rien voulu perdre, & il est tombé dans une telle diffusion, qu’on ne peut le lire sans beaucoup de courage, & sans le zèle d’un historiographe de profession. Sleidan a prétendu l’abréger en latin: l’on peut bien abréger l’histoire, mais non l’historien; les proportions gardées par une juste analyse, nous laissent des dates & les faits capitaux, mais ne conservent rien de ce qui est propre à l’écrivain qu’on abrège.

[1500 ] Robert Gaguin, moine Mathurin, a écrit toute notre histoire depuis son commencement jusqu’en 1499. Il avoit été employé dans les affaires du gouvernement. Son style est bon pour le temps, mais les Moines étoient crédules sur les contes du peuple; il donne pour costantes toutes les fables de nos vieux auteurs.

[1500 ] Philippe de Comines peut passer pour le meilleur de nos historiens; il écrit avec une agréable simplicité; on démêle [633] le caractère de l’auteur dans l’ouvrage, sans qu’il ait été trop occupé de parler de lui; c’est la bonne foi & la probité Flamande. On l’a nommé mal-à-propos le Tacite François; il n’entend finesse à rien, & voit clair à tout; il ne montre jamais d’amertume contre les vicieux; pour tout sentiment, il plaint ceux qu’il blâme; il expose naïvement ce qu’il a vû, il en laisse l’opinion & le jugement à ses lecteurs. Peut-être la différence de ces deux Historiens philosophes, consiste-t-elle principalement dans celle de la religion & du gouvernement où il vivoient. Tous deux étoient de bons & vertueux citoyens; mais Comines, comme Chrétien, attribue tout à la Providence, sans rien ôter au mérite & à la sagesse humaine. Il respecte, par devoir, l’autorité monarchique en toutes choses; & Tacite pouvoit encore parler de République sous les Empereurs. Comines donne les meilleurs conseils aux Grands, & sur-tout aux Princes, sur la conduite qu’ils doivent tenir dans la prospérité comme dans les revers de la fortune.

[1500] Jean de Serre, huguenot furieux, déclame à outrance & hors de propos contre les Papes: réflexions mediocres & usées; il s’est trompé par-tout sur les personnes, sur les faits, sur les lieux & sur les temps.

[1550] Jean du Tillet, Greffier en chef du Parlement de Paris, a donné des recherches utiles à notre histoire; il ne s’est pas soucié du langage; l’on trouve dans ses écrits de la solidité & de l’exactitude. Rangeons-le parmi les critiques & les compilateurs.

[1550] Belleforest fut homme de grand lecture & de peu de discernement. Ses Annales sont remplies de contes ridicules, il y a employé tous ceux qu’il avoit trouvés dans nos vieilles chroniques, il en a ajoûté beaucoup d’autres de son invention. Cela ne vient cependant ni d’ignorance, ni de malice; mais on cherchoit à plaire, & c’étoit la mode de ce temps-là; l’on ne se rendoit recommandable que par les fables

[1600] Papire Masson a écrit des Annales fort sèches, depuis Pharamond jusqu’à Henri II.

[1600] Étienne Pasquier nous a donné des recherches fort curieuses; [634] il commence à démêler mieux qu’un autre le fabuleux de l’historique; cependant il se laisse souvent séduire par la prévention contre les hommes & les choses qui lui déplaisent.

[1600] Daubigné a écrit l’histoire universelle de son temps, depuis 1550 jusqu’en 1610, & la France l’occupe, avec raison, plus que les autres pays. Son style & ses préjugés sont des défauts de son histoire; il a vû, il a interrogé les acteurs des temps qu’il décrit. Quoiqu’homme de Cour, il se sert de basses expressions, & ne se donnant pas pour homme de Lettres, il s’est fait un style de métaphores insupportable aux lecteurs; il est immodéré quand il parle des Catholiques, & traite sans respect les vices d’Henri III. Il auroit dû étudier Comines. Celui-ci entend tout autrement à nous exposer l’excès de subtilité de Louis XI, la folie de Charles, duc de Bourgogne, & l’imprudence de Charles VIII, ses maîtres; il sait se taire sur la régence d’Anne de Beaujeu, où il fut maltraité personnellement.

[1603] Fauchet, franc Gaulois dans ses manières & dans son langage, est un bon critique, mais extrêmement confus dans son histoire.

[1606] M. de Thou a écrit soixante-deux ans de l’histoire de France, & il a fait tant d’incursions sur celle des pays étrangers, qu’on le doit qualifier Auteur de l’Histoire universelle de son temps. Il y place, à la manière des Anciens, quantité de discours & de harangues factices, & il les attribue à des personnages que nous savons avoir été incapables de les composer. Ambitieux d’atteindre à la perfection des Anciens, il en a approché par sa belle latinité; mais il s’en est écarté par une excessive prolixité. Au reste il excelle à peindre les hommes, & à décrire leurs actions; il aime à dire la vérité, & il en est d’autant mieux informé, qu’il a vû presque tout ce qu’il écrit de la France, ou s’en est enquis aux gens qui étoient à la source. Mais il n’est pas, à beaucoup près, aussi instruit à l’égard des évènements étrangers à la France.

[1650] Du Pleix avoit rémonté, par ses études, aux meilleures sources; il étoit gagé de la Cour pour donner une histoire [635] complète de la Monarchie, & on l’espéroit de lui avant que son ouvrage parût; il l’a achevé avec patience, & a donné à sa narration une juste étendue. Mais l’on s’étoit fort trompé sur l’élégance de son style; il se ressent trop des bienfaits que lui attiroit son travail, il excuse ou loue sans discernement; enfin, si nous en jugeons par le succès, nous le placerons au dessous des plus médiocres écrivains, puisqu’il est tombé dans un oubli général.

[1650] Varillas eut une grande réputation de son temps, il tomba ensuite dans le décri, & a survécu à sa réputation. C’est un mélange singulier de travail, de critique & de fictions. Son principal objet a été de plaire, & non d’instruire; pour y parvenir, il s’est donc plutôt confié au mensonge qu’à la vérité. Il avoit étudié l’histoire dans des sources presque inconnues; plus leur nom en impose, plus il aime à les citer. L’on prétend que quelques-uns de ses garants sont imaginaires. Il a prétendu éclaircir des faits véritables, il a forgé des anecdotes, il pénètre dans le secret des Conseils, il attribue aux évènemens des causes plus brillantes que bien raisonnées. Son style attache & emporte le lecteur par un feu caché; mais malheureusement l’on ne sait jamais quand il dit vrai ou quand il en impose; il vaut mieux que les Romans, il vaut moins que l’Histoire; & lassés de prendre un guide si mal famé, les amateurs de l’histoire ont absolument abandonné sa lecture.

[1680] Mézeray est plus connu par son Abrégé que par sa grande Histoire; peu de gens ont lû celle-ci, l’autre fait partie de l’institution ordinaire de la jeunesse. Aussi sa grande Histoire a-t-elle été composée sur des mauvais matériaux, comme Gilles, Duhaillant, &c: Il est satyrique & frondeur, il ne manque aucune occasion de s’élever contre les maltôtiers & les maltôtes. Il aime les merveilles, les apparitions & les pluies de feu; il n’omet le récit d’aucun présage funeste qui accompagne les évènemens.

[1720] Le Père Daniel, Jésuite, est peut-être celui de nos Historiens généraux qui a le moins de défauts; il est inégal, mais il écrit bien ordinairement. Il a travaillé son Histoire autant que [636] lui a pû permettre la briévité du temps qu’il y a mis; il avoit déjà de l’âge quand il fut choisi pour l’entreprendre, & les preuves qu’il avoit données de ses talens, avoient occupé une partie de sa jeunesse. Rien ne prouve mieux que cette Histoire combien il est impossible à un homme seul d’y réussir, qu’il lui faudroit des adjoints, de la dépense, &, plus que tout cela, de la liberté, ne s’assujétissant qu’aux seuls devoirs de sujet & de citoyen; il devoit, à plus forte raison, être dégagé des liens extraordinaires de la Société, & de l’esprit de partialité, qui est le plus grand ennemi de l’histoire.

[1725] L’abbé de Gendre est un abréviateur sage & d’une assez juste étendue; il n’est pas aussi estimé qu’il devroit l’être. Il écrit plustôt l’histoire de sa Nation que des personnages qui s’y sont distingués; il cherche à donner raisonnablement les causes des évènemens: ses connoissances sont foibles, il est plus sage qu’élevé

[1740] Enfin M. le Président Hénault nous a donné une Chronologie intéressante, & telle qu’on n’en avoit pas connue avant lui. Elle lui attire beaucoup d’imitateurs sur les autres théatres de l’histoire. Il a orné la sienne de réflexions, de tableaux, de caractères & d’anecdotes utiles. On a approuvé, avec raison, cette manière d’instruire par un travail connu jusque-là par sa sécheresse, & qui avoit appartenu avant lui à la critique plustôt qu’au bel-esprit. Il est cependant à craindre que ce nouveau genre ne dégénère bien-tôt, soit par des fleurs & des anecdotes curieuses trop entassées, soit par la guerre que lui feront les grands Critiques. Le mauvais goût corrompt tout.

L’on compare le style de l’Histoire à un grand fleuve qui coule majestueusement. Tout y doit être écrit avec dignité, & d’un style soûtenu; le début ne doit point briller par des étincelles, ni la fin se sentir de la lassitude de la journée.

On instruit les hommes en leur racontant simplement des faits; pour peu qu’ils écoutent, ils s’appliquent naturellement ce qu’ils lisent. Il faut les guider, mais les laisser marcher d’eux-mêmes, dans ce labyrinthe; on ne doit leur présenter ni des registres, ni des sermons; & ce milieu à tenir est le plus difficile de l’histoire.

[637] Dans le premier cas se sont les annales sèches d’une Nation, telles que les Égyptiens & les Chinois les ont exprimées par leurs figures hiéroglyphiques. Ces récits simples intéressent plus la patrie que le patriote. Les enfants font des contes naïfs de ce qu’ils ont vû ou entendu, ils n’y joignent ni sentiment, ni réflexions; l’expérience leur manque, tout les surprend, tout les affecte également; ils épreuvent au plus quelques sensations avec un instinct qui les anime; ils ne s’instruisent encore de rien d’utile par les faits, bien éloignés d’instruire les autres.

L’homme de génie parle tout autrement que l’annaliste, il est plein de sa matière, les faits ne lui coûtent rien. Comme ils occupent en même temps sa mémoire & son jugement, il est toûjours clair dans sa narration; il juge la conception de son lecteur à mesure qu’il y fournit de nouveaux objets; il sait quelle idée doit naître de l’autre; il pense & donne à penser; il réunit la simplicité dont nous parlions tout à l’heure à la plus grande profondeur des préceptes.

Je comparerois l’histoire à une galerie meublée d’une étoffe simple & bien assortie, & parsemée d’ornemens les plus exquis, de tableaux & de morceaux de sculpture, qui se contrastent pour mieux faire paroître leur beauté.

Ces ornemens arrangés d’une main habile, & jamais entassés, se sont des caractères, des tableaux, des situations & des récapitulations politiques.

L’histoire n’est qu’une peinture mouvante de la politique & de la morale, & c’en est l’objet principal. Les annales suffisent à la gloire Nationale; mais l’art de gouverner & le progrès des mœurs veulent des maximes & des exemples. Ces instructions doivent être cachées sous les apparences d’une narration agréable & intéressante. On y a bien employé le Roman, il y a bien plus de force dans l’Histoire. Le dessein d’être utile aux hommes & aux sociétés doit inspirer; ainsi le maître doit être consommé dans l’objet principal, & suffisant dans le moyen qu’il emploie; il doit regarder les hommes comme des disciples qu’il instruit, il doit leur rendre ses leçons aimables, en sorte que l’étude soit regardée d’eux comme une récompense & [638] non comme une peine. Loin de les rebuter par des discussions érudites & épineuses, il doit brûler les ceintres & les échaffauds d’où il a découvert la vérité; il doit plaire, & dépouiller l’habit de pédagogue,

[Ode de la Mothe] Et montrer la vertu parée

Des attraits de la volupté.

 

La morale est ce qu’il y a de plus difficile à bien traiter dans l’histoire, & la politique ce qu’il y a de plus difficile à savoir. Il nous faut du neuf, ou tout ennuie aujourd’hui en morale. Les lieux communs font dans l’esprit ce que le vuide feroit dans la nature. L’on se prévient, & l’on allègue que tout est dit. Cependant il est vrai que le progrès ou la dégradation des mœurs présentes, & ceux de la raison universelle, doivent nous présenter chaque jour de nouvelles spéculations. Écoutons nos bons Prédicateurs, lisons ceux des Philosophes qui partagent leur temps entre la bonne compagnie & une meilleure encore, qui est la retraite, nous trouverons les découvertes que l’on demande.

Mais cette seule science demande tout le temps & le talent d’un Écrivain & nos Historiens ordinaires y ont donné jusqu’ici peu d’application. Ils se contentent d’insérer dans leurs histoires quelques réflexions communes, & c’est-là ou leur stérilité se décèle davantage. Critiques ou Romanciers ils filent ou brodent sans curiosité & sans recherches sur les mœurs; ils ne nous étalent que des lieux communs de conduite, des propositions d’éternelle vérité, trop répétées, & qui seroient encore mieux conçûes par la plupart de leurs lecteurs que par eux-mêmes, s’ils les laissoient à penser au lieu de les imprimer. Ils se récrient, pour toutes découvertes, sur la fierté des grands, la rancune des Ministres, la puissance & la vengeance des Souverains, la dureté des gens de finance, le caprice des femmes, les malheurs de l’amour, l’aveuglement de la fortune, & les misères de l’adversité.

Il faudroit, au lieu de cela, suivre les degrés de politesse de siècle en siècle, & observer les changemens qu’elle a faits [639] aux mœurs en bien ou en mal. Ces applications ne seroient jamais déplacées à l’occasion des temps les plus reculés, puisque l’un des parallèles appartiendroient à ces temps-là, & que l’autre éclaireroit notre âge. L’on verroit par quel excès le bien devient mal, & quel mal échappe encore à nos observations & à nos loix; l’on verroit l’esprit de paresse suivre les commodités modernes, la ruine obscure des grands Seigneurs dériver d’une fausse modestie & d’une économie mal entendue; le génie s’éteindre par les prétentions de l’esprit, l’exactitude des règles étouffer l’invention, & l’intrigue substituée à la violence. J’ai déjà prévenu d’une des plus grandes difficultés pour les auteurs; ils devroient être en même temps hommes de cabinet & hommes du monde. Par l’étude on ne connoît que les Anciens & les mœurs bourgeoises, & dans la bonne compagnie on perd son temps, l’on écrit peu, & l’on pense encore moins.

Il faut joindre la philosophie à la politique, ou ce n’est qu’une pratique de manœuvre; on s’y sert d’outils inventés par ceux qui nous ont précédés, & l’on n’en possède qu’une application de routine.

Il y a la politique du dehors & celle du dedans. Qu’il me soit permis d’entrer sur cet article dans une plus longue discussion que sur les autres, le considérant comme celui qui manque davantage à nos Historiens.

Véritablement dans une Monarchie la politique est sacrée; celle du dehors paroît Secret d’État, celle du dedans exige le respect, & ne souffre aucune critique. Certes, voilà de grandes raisons pour s’en abstenir, ou pour n’en traiter que sobrement dans l’histoire. Mais après avoir couvert le sanctuaire, il reste cependant bien des lieux à parcourir pour l’œil curieux, & le mérite de la difficulté surmontée, augmentera encore davantage la réputation d’un Historien qui s’en tireroit avec sagesse.

Les Grecs étoient libres & formés en République, les Romains se croyoient encore libres sous Auguste. Nos gouvernemens modernes ont été perfectionnés, il en faut convenir, plustôt en vue de l’absolu pouvoir que du bonheur des peuples: je parle ici des Républiques comme des Monarchies. Mais [640] considérant toutes ces fatales révolutions que nous présente l’ancienne histoire, a-t-on eu tort de s’occuper de la crainte d’en éprouver de pareilles, & des moyens de maintenir la paix tant au dehors qu’au dedans des États? Par-là on a posé la paix pour base d’un grand bonheur qui suivra ce calme universel. L’Europe est devenue une espèce de République fédérative, semblables à la Grèce, trouvant ses Amphictyons dans la sagesse des Princes puissans & rivaux, & n’ayant à craindre ni de nouveaux rois de Macédonie, ni les conquêtes des Romains; ses agitations sont médiocres au prix de ce qu’elles ont été; l’Europe ressemble encore à l’état de la mer à la fin d’une tempête.

Les anciens gouvernemens paroissoient soûmis à la censure des Philosophes. Ces sages dissertoient librement sur le meilleur gouvernement, comme sur la nature des Dieux, les devoirs de la Religion & les principes du bonheur. Ainsi devoient-ils avoir autant en profondeur sur la politique, que nous en avons en superficie. Nous pouvons penser, mais ils se communiquoient leurs idées, & s’exerçoient continuellement à les discuter. Faute de cela, nous devons croire que cette science est encore dans son berceau parmi nous. Nous n’en avons que des semences transplantées de l’antiquité, ou de chez quelques-uns de nos voisins à demi-libres; ils nous en reste plus de préjugés que de principes; les progrès en sont suspendus par la nature du terroir. Rendons-en grace à la Providence; notre orgueil en souffre, notre calme augmente, & si nous vivons moins instruits, nous demeurons plus heureux.

Peu de gens s’occupent, dans une Monarchie, des affaires politiques du dedans, sinon en vû de leurs profits particuliers. Le commerce, par exemple, & la circulation de l’argent sont étudiés aujourd’hui par nos modernes avec beaucoup de soin, & peut-être avec un peu trop d’abstraction & de subtilité lucrative.

Ce qu’ils savent le mieux en politique étrangère, consiste dans quelques ruses Italiennes, & semblables à celles du sénat Romain pour endormir ses rivaux, les réveiller en faveur de [641] ses desseins, les occuper chez eux, négocier habilement, & ne déployer ses forces que pour des vûes offensives déguisées en défensives. De-là que nos Historiens n’avancent ordinairement que des maximes tirées plustôt de Machiavel que de Platon, principes de la déesse Discorde, & non de Rhée ou d’Astrée.

Le silence & la contrainte en matière de politique ont à la vérité leur utilité; c’est le parti le plus sûr. Chaque citoyen employé aux affaires, peut absolument ne savoir que son rôle; mais la pièce est mal jouée quand les acteurs ne savent pas quelque chose de ce qu’ont à dire les autres personnages, soit pour les soûtenir, soit pour entrer dans la passion de l’action générale. Le meilleur gouvernement est celui de Paternité, où le Souverain est regardé comme le père de famille, & les Sujets comme ses enfans. Il est mal à des enfans de trop s’informer des affaires de leur père; mais pour former des Sages, il faut instruction & expérience; celle-ci n’arrive qu’après les fautes; la science des détails & leur résomption éclairent & garantissent ceux que l’on destine aux affaires.

L’on a pris les mêmes précautions sur le droit public, que sur la politique; on en a rarement ouvert école dans les Monarchies. Peut-être a-t-on rendu la politique trop mystérieuse. Il y a moins qu’on ne pense de secrets nécessaires, leur publicité intéresseroit davantage au bien commun. Les Républicains sont instruits, & les Courtisans ignorent les véritables intérêts de leurs Nation.

Ce sont rarement les Princes qui détournent par leurs fautes, de l’obéissance qui leur est dûe, ce sont ceux qui abusent de leur confiance. Si les peuples connoissoient mieux les loix fondamentales, & en pénétroient l’esprit, ces connoissances attireroient l’affection & confirmeroient l’obéissance. On éviteroit par-là cette critique continuelle du gouvernement, ces discussions & ces haines, qui nourrissent l’esprit de faction; mauvais appuis de la liberté, effets dangereux de la licence, & germes des révolutions.

Tout auteur qui voudra traiter de la politique, doit considérer [642] d’abord dans quel gouvernement il écrit; il doit s’abstenir d’y avancer ni discuter aucuns des points qui puissent en blesser l’essence, ou les loix constitutives qui lui sont particulières. Après cela il lui reste à dire bien de choses grandes & vraies, pour montrer la supériorité de son génie; qu’il applique les faits aux principes, qu’il propose la perfection de ceux-ci sans s’écarter de leur esprit.

Il n’y a pas plus d’indépendance, pour les Sujets, dans la République que dans la Monarchie; il ne faut pas moins de respect pour le Sénat que pour le Trône. Quelque part que réside la puissance publique, elle a toûjours la législation & l’exécution unies ou partagées, des loix fixes & des loix à changer suivant les mœurs, des ordres réfléchis ou pressés, suivant les circonstances; le commandement y est ou y doit être à peu près le même. Ces deux espèces de gouvernemens ont leurs bonnes & leurs mauvaises qualités; mais depuis qu’on les balance, les bons politiques & le sort des peuples ont préféré la Monarchie.

Rien n’empêche un Historien de donner de bons avis à ses maîtres, & de proposer des remèdes aux abus, quand l’occasion s’en présente, avec cette condition de ne parler qu’à propos; il a de grands avantages sur les politiques ex professo, il a déjà émû ceux qu’il veut persuader.

Notre Philippe de Comines en est un grand modèle; il s’étoit instruit des gouvernemens & du caractère des Princes de son temps; & servant quelques-uns suivant leur volonté, il n’avoit point adoré leurs caprices. M. Bossuet a donné des maximes excellentes & hardies, en les tirant des Écritures saintes; M. de Fénelon en a puisé dans l’ancienne philosophie & dans l’usage de la Cour; l’abbé de S.t Réal & l’abbé du Bos n’ont jamais blessé le gouvernement où ils vivoient, tranquilles & soumis, en déployant les grands traits de politiques qu’ils avoient tirés de leurs lectures.

Le bien des affaires du dedans consiste dans cette juste liberté du peuple, soûmise aux loix & à la sage inspection [643] des législateurs. L’action doit être libre pour être animé & industrieuse; Dieu nous gouverne ainsi par notre liberté & pas sa providence, en laissant agir les causes secondes.

Au dehors une Nation peut être considérée comme un seul citoyen du monde, elle ne doit faire à ses voisins que ce qu’elle voudroit qui lui fût fait à elle-même; elle doit être assurée de la défensive par la considération, par l’estime, & par des forces effectives bien apprêtées; elle doit soûtenir les foibles & les opprimés, s’élever, suivant son poids, contre les Puissances ambitieuses plustôt que contre celles qui surpassent les autres en étendue & en force. Car plusieurs moindres Puissances liguées peuvent arrêter les grandes; mais il faut toûjours prévenir l’inquiétude dans ses desseins & dans ses progrès. C’étoit ainsi que les voisins de la république Romaine auroient dû se conduire du temps de Mithridate.

Rien n’empêche donc nos Historiens modernes de disserter sur la politique presque autant que ceux de l’antiquité; qu’ils s’en instruisent eux-mêmes, qu’ils réfléchissent, & qu’ils donnent des leçons sur ce grand objet de l’histoire; qu’ils appliquent les principes aux hommes & aux actions, qu’ils laissent aux lecteurs les jugemens qu’ils n’osent prononcer, les éloges & la satyre qui en résulte naturellement; que leur prudence cesse de dégénérer en petite circonspection, que leur esprit s’élève autant que la matière le comporte, & que les bonnes intentions soient le garant de leur hardiesse.

Deux caractères opposés partagent nos beaux esprits en France, la pédanterie & la légèreté. Ces deux classes, souvent séparées par l’ignorance, se réunissent cependant par le mauvais goût des études. Nous avons voulu surpasser les Anciens par l’ambition d’exactitude, nous ne nous sommes pas contentés de l’avantage que nous avons de partir du point où nos pères étoient restés, nous avons chargé nos qualités acquises depuis la renaissance des Lettres: l’émulation est devenue une enchère forcée, l’on s’est fait une nécessité d’aller toûjours plus loin que ses anciens & ses contemporains; on a été au neuf par des routes bizarres, plustôt que de rester au beau quand on [644] y étoit; & c’est à ces fausses prétentions qu’on doit attribuer la première cause de la corruption du goût.

Ce n’est qu’en France où l’on voit des contrastes si opposés parmi les Écrivains d’un même genre, & dans la même personne; & s’ils sont variés sans agrément, ne nous en prenons pas au manque de génie, mais à l’affectation, qui étouffe toûjours le génie; imagination brillante avec des vûes courtes, émulation sans étendue, pédanterie sans exactitude, légèreté sans graces, enthousiasme suivi d’un prompt dégoût pour ce qui l’avoit allumé.

Par un autre excès nous avons un goût exclusif, c’est-à-dire que celui qui tend tous les ressorts de son esprit vers un seul talent, se porte d’abord au mépris de ce qui ne l’est pas. Ainsi un Poëte ne met sa confiance qu’au feu de l’imagination, & fait peu de cas du jugement & de l’exactitude; un homme versé dans les Sciences exactes dédaigne l’expression, & demeure froid. L’on conte du Père le Long & du Père Mallebranche, qu’ils ne concevoient pas réciproquement leur application & leurs recherches différentes sur la Méthaphysique & sur l’Histoire, & qu’ils se méprisoient mutuellement sur le choix de leurs études.

L’haleine manque à un écrivain François faute de constance; il entreprend légèrement de grands ouvrages, il les continue avec nonchalance, il les finit avec dégoût; s’il les abandonne quelque temps, il ne les reprend plus, & nous voyons que tous nos continuateurs ont échoué. La lassitude du soir se restent de l’ardeur du matin.

C’est de-là qu’il nous arrive de n’avoir de bon que de petits morceaux, soit en poësie, soit en prose; à peine avons-nous un seul poëme épique, nos tragédies se soûtiennent encore par les beautés de détail, mais elles manquent ordinairement par la justesse de leurs fables & de leur conduite. Nous n’avons que des Dissertations particulières, peu de traités complets; des morceaux historiques, & presque pas une Histoire générale digne de louange.

L’on doit se plaindre de la prolixité de nos Historiens [645] modernes. Les Anciens nous ont présenté de grands tableaux, où tout est vû de haut, d’où l’on peut juger de l’ensemble, & où l’on ne remarque que des détails essentiels. Ce n’est point l’abondance des paroles, ni la rondeur des périodes qui alongent nos récits modernes; le style rhétoricien a fait place aujourd’hui è la concision & aux antithèses; mais ce qu’on appelle la curiosité, les a noyés dans une mer de détails & de circonstances hors d’œuvre. Quiconque travaille à une Histoire a raison de tout lire, mais s’il veut tout écrire il a tort; il ne veut rien perdre de son étalage; il fait des excursions sur toutes les Sciences, Tactique, Histoire naturelle, Police, Économie, intériorité domestique; les plus petites actions des grands hommes lui paroissent importantes. Cette abondance dégénère en sécheresse, elle empêche de juger des grands objets de l’Histoire, & avilit le travail au lieu de l’illustrer.

Tacite parloit librement de Domitien sous Trajan; il n’en est pas ainsi, même sous les meilleurs Princes, dans les Monarchies purement héréditaires; à peine ose-t-on dire quelques vérités judicieuses des personnages du siècle précédent. Ce dernier article est une loi nécessaire, mais ce sont des entraves aux Historiens.

Notre conclusion ne doit point être d’abandonner un champ dont nous ne pouvons tirer d’aussi bons fruits que les Anciens; mais nous devons toûjours le cultiver, le moins mal que nous pourrons; nous devons illustrer notre Nation, & éclairer nos descendans.

Concevons, par ces observations, que l’Histoire, soit générale, soit particulière, ne peut être l’ouvrage d’un seul homme; mais qu’elle doit être écrite par une société d’amis, qui ne diminuent point de bonne intelligence par l’opposition de leurs talens. L’un d’eux seroit un bon critique, aussi assidu qu’étoit M. Le Nain de Tillemont, vérifiant soigneusement les faits & les dates, & les rédigeant avec la simplicité d’un annaliste. Un autre, répandu dans le monde & né pour la poësie, traduiroit cette simplicité en élégance, écriroit le tout en style soûtenu, naïf sur les faits, orné dans quelques descriptions, [646] profond dans la connoissance des hommes, exposant des caractères & des tableaux, clair en tout, & n’avançant ses idées que dans l’ordre naturel de leur précision. L’Historien de Charles XII, roi de Suède, a ce talent, mais il a manqué de matériaux & de critique. Un autre, versé dans la politique, varieroit ses leçons suivant la singularité de chaque position; tout y respireroit les bonnes mœurs & le bonheur du genre humain. M. Rollin s’est fait par-là une réputation digne d’envie. L’on pourroit composer ces morceaux à part, en parcourant l’histoire à laquelle ils seroient destinés, & on les y inséreroit ensuite après la rédaction du tissu historique. Le livre des causes de la grandeur & de la décadence des Romains, par le président de Montesquieu, & l’ouvrage de St. Evremont, sur le genie du même peuple, auroient pû, par exemple, se lier parfaitement à une histoire générale. Enfin un quatrième associé seroit le critique & le juge de tout l’ouvrage, il pourroit y adjoindre quelques amis de goût, gens sages & éclairés, ils réprimeroient les excès des trois autres ouvriers, ils concilieroient la simplicité avec les ornemens de l’Histoire.

Sumite materiam vestris qui scribitis aequam
Viribus, & versate diu quid ferre recusent,
Quid valeant humeri.

Horace, Art poëtique.

(*) Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, magistrat et ministre, né le 16 août 1696, mort à Paris le 28 août 1764. Fils d’un garde de sceaux, il fut avocat au Châtelet en 1717, conseiller au Parlement et maître des requêtes. Lieutenant général de police de 1720 à 1724, il fit partie du Conseil de Commerce, avant de devenir conseiller d’État. Il entra à l’Académie des Sciences en 1722 et fut Inspecteur de la librairie dès 1739. En 1743, en qualité de ministre d’État, il succéda à Breteuil au Secrétariat d’État de la guerre et se distingua comme réorganisateur de l’armée. C’est sous son ministère que la campagne des Flandres eut lieu, lorsque les armées françaises obtinrent les victoires de Fontenoy, Lawfeld et Maastricht, jusqu’à la paix d’Aix-la-Chapelle. C’est à lui qu’on doit la fondation de l’École militaire en 1751 et l’amélioration de l’Hôtel des Invalides. Tombé en disgrace avec M.me de Pompadour, il dut quitter son office au même temps que Machault. Jusqu’à la fin de sa vie il demeura rétiré loin de Paris, où il fit retour seulement peu d’années avant sa mort en 1764. Homme très instruit et intelligent — comme attesté de la belle bibliothèque qu’il mit ensemble — il entra l’Académie des Inscriptions en 1749 et fut ami de Voltaire: c’est à lui qu Diderot et d’Alembert dedièrent l’Encyclopédie [Source: Dictionnaire de Biographie française, sub voce (article de P.-M. Bondois, cols. 535-36)].